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Jacob Benesty veut saisir le secret d’une conversation limpide

Preneur de son 2.0
11 décembre 2012 // par Amélie Daoust-Boisvert

Google, Huawei, Amazon, Apple, HTC, Samsung : les géants des télécommunications sont gourmands d’innovation. Jacob Benesty en sait quelque chose : son téléphone ne dérougit pas de leurs demandes. Le professeur au Centre Énergie Matériaux Télécommunications de l’INRS leur sert invariablement un refus – sa vie de chercheur le comble –, mais de nombreuses idées qui ont d’abord pris forme sur son ordinateur sont utilisées dans l’industrie. Son dada? Il rêve d’un son clair et limpide qui nous fera confondre une conversation au cellulaire ou en ligne avec une rencontre en chair et en os.

 

À l’heure des téléphones intelligents, de Skype, de l’enseignement à distance et de la télémédecine, étrangement, « nous n’avons toujours pas de solution pour la prise de son correcte », lance le chercheur. Il s’étonne que des problèmes vieux de 60 ans restent irrésolus. Lors de notre rencontre à son bureau du centre-ville de Montréal, je captais justement notre conversation avec un iPod touch muni d’un micro relativement dispendieux qui me laisse encore sur ma faim. « En écoutant cet enregistrement, vous n’allez probablement pas être satisfaite. Même si je parle fort », observe le fin limier. L’industrie se préoccupe de cette impasse technologique : pour rendre une conversation sur Skype naturelle, ou l’enseignement en ligne moins endormant, il faut régler le problème du son.

 

Interférences sur les ondes

Réduire l’écho, les bruits de fond, la réverbération et l’interférence pourrait rendre la conversation intelligible et reposante en toute circonstance – sur la rue, dans une salle où plusieurs personnes prennent la parole ou dans un bloc opératoire.

 

« C’est horrible, la qualité actuelle!, s’indigne Jacob Benesty. Après dix minutes, on est fatigué de faire des efforts pour suivre. La téléconférence du futur, c’est de créer un espace comme si vous y étiez! C’est être à Montréal et se connecter sur une fête de famille à Paris à partir de sa télévision. » Justement, on est loin d’avoir réussi cette prouesse.

 

La situation est d’autant plus ironique qu’à l’époque du télétravail et des défis posés par l’obligatoire réduction des transports dans un contexte de changements climatiques, des économies énormes d’argent et de gaz à effet de serre sont des moteurs pour la recherche et le développement dans le secteur des télécommunications.

 

Dans son dernier livre à paraître sous peu, Jacob Benesty propose des solutions pour permettre l’implantation de la technologie des microphones différentiels. De nombreuses compagnies de cellulaires, par exemple, souhaitent maintenant intégrer plus d’un micro à leurs appareils pour augmenter la qualité sonore.

 

Contrairement au micro unique classique, cette technologie permet de capter le son ambiant à partir de deux, trois, voire d'une dizaine de micros. Plutôt que de saisir les paroles à partir de l’onde sonore frappant le micro directement, c’est plutôt la différence de pression entre les micros qui est analysée : l’un d’entre eux reçoit l’onde sonore en premier. L’onde arrive ensuite au deuxième micro, et le court intervalle crée une différence de pression utilisée pour générer le son. Avantage : une extraordinaire directivité qui élimine les bruits de fond, comme celui de la route lorsqu’on parle en voiture. Désavantage : plus on ajoute de micros, plus il se forme un acouphène dérangeant qui contrecarre la qualité sonore obtenue. Jacob Benesty prétend en venir à bout avec un algorithme mathématique qu’un collègue chinois a testé en laboratoire à sa demande : « Je m’occupe du côté théorique. Après, si ça peut être utile, tant mieux! » Les prothèses auditives, les logiciels de téléconférences et les téléphones cellulaires pourraient bénéficier de cette technologie, puisque « tout le monde vit ces problèmes de son tous les jours ».

Livres de Jacob Benesty

Sortir de l’industrie pour innover

Ancien des mythiques Bell Labs aux États-Unis, Jacob Benesty a assisté à leur déclin et aux mutations profondes du monde des télécommunications lors de l’éclatement de la bulle technologique, au début des années 2000. « Avec tous les prix Nobel qui y travaillaient, c’était extraordinaire : j’ai tout appris là-bas! Mais il y a cette blague qui résume le problème : Bell Labs a tout inventé, le transistor, le satellite… tout, sauf Internet », résume l’ingénieur né au Maroc, formé en France, et qui a travaillé aux États-Unis avant d’atterrir à Montréal en 2003.

 

Jacob Benesty prédit qu’une migration quasi complète de l’industrie vers l’Asie est inévitable. « Il faut voir la salle de montre du géant des télécommunications Huawei, raconte, encore impressionné, celui qui a visité le siège social de l’entreprise chinoise. Ils ont tout, de la fibre optique à la station de base qui relaît les ondes cellulaires en passant par les serveurs, les portables… Toute la chaîne de télécommunications est là. C’est difficile à concurrencer! Surtout qu’à dix heures du soir, c’est aussi animé que le matin et que de nombreux employés dorment sur place sur un lit de camp… Moi, franchement, je me sens mieux à l’université! », blague-t-il.

 

Comment faire de la recherche dans un milieu où il faut innover en permanence ou mourir? « Les idées se font immédiatement copier, répond le chercheur. Il faut toujours avoir une longueur d’avance. » Sa stratégie? Faire fi de toute cette compétition et suivre son instinct! « J’ai ma vision. Je fais les choses que j’aime, mais j’essaie aussi de créer des choses utiles, ni trop théoriques ni trop pratiques et qui, souvent, peuvent être implantées rapidement. Ça ne m’intéresse pas, la science-fiction! » Avec la vingtaine de livres spécialisés qu’il a publiés, Jacob Benesty croit répondre tant aux attentes de l’industrie que du monde universitaire.

 

Jacob Benesty travaille seul devant son ordinateur. Comme un philosophe ou un littéraire, tout se passe entre ses deux oreilles. Il a formé de jeunes chercheurs, mais son laboratoire est vide d’étudiants ces jours-ci. Étonnant? Oui et non. Il est très ardu de recruter de futurs scientifiques dans ce domaine, et « quand ils sont bons, ils préfèrent aller travailler dans l’industrie, où on leur offre de super salaires ». Mais le feu roulant de l’industrie, le chercheur y a goûté, lui qui a entendu clairement l’appel de la recherche fondamentale, qui demande temps et imagination. ♦

 


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