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Nouveaux environnements numériques et intermédiation culturelle

Un tsunami nommé Internet
10 avril 2013 // par Marianne Boire

Qu’on soit pour ou contre, il faut se rendre à l’évidence : à l’instar de toutes les sociétés occidentales, le Québec a vécu (et vit encore) de profonds bouleversements en raison de la déferlante vague numérique. En submergeant tout sur son passage, le tsunami Internet chamboule le quotidien des citoyens-internautes, impose une redéfinition de nombreux codes culturels et force les industries culturelles à se repenser – ou dans certains cas, à se réinventer complètement. Dans ce remue-ménage culturel général, l’État est lui aussi interpellé, mais est-il au rendez-vous? Tout récemment nommé titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les nouveaux environnements numériques et l’intermédiation culturelle, Jonathan Roberge, professeur au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, invite le gouvernement québécois à s’inspirer des pays comme la France et l’Angleterre, qui ont décidé de suivre la vague plutôt que de la regarder passer.

 

Tout comme l’émergence des journaux, puis de la radio et de la télévision en leur temps, l’arrivée d’Internet a causé une véritable onde de choc dans le paysage culturel, à un point tel que le numérique est devenu la culture populaire dominante : « La culture numérique, c’est notre culture, aujourd’hui, soutient Jonathan Roberge avec conviction. C’est le monde dans lequel on vit : un univers marqué par une ubiquité des technologies de l’information et de la communication, puisque celles-ci se retrouvent absolument partout. Et l’ampleur des bouleversements est tellement importante que ça mérite vraiment qu’on s’y attarde pour réfléchir sur les enjeux que la culture numérique soulève. »

 

Des citoyens devenus internautes

Entourés d’ordinateurs, de tablettes tactiles, de téléphones intelligents et tant d’autres appareils numériques, les citoyens-internautes font désormais face à une avalanche d’offre culturelle, un « déluge de données » (pour reprendre l’expression utilisée par des sociologues américains) qui modifie complètement la consommation de produits culturels telle qu’on la connaissait il y a encore assez récemment. Alors qu’il n’y a pas si longtemps, par exemple, il était indispensable de se rendre au club vidéo du quartier pour louer un film, voilà que des entreprises comme Netflix offrent désormais une monumentale banque de films et de séries télé à visionner directement en ligne. La situation est semblable pour la musique et tant d’autres produits culturels : l’explosion de l’offre et des outils de recommandation qui la classe et l’ordonne est telle qu’elle modifie en profondeur nos choix, nos habitudes de vie et nos rapports sociaux face à la culture et à sa consommation.


Des entreprises en mutation    

C’est un euphémisme de dire que l’arrivée du numérique a fait mal à certains secteurs économiques, notamment celui de la culture. Pour certains d’entre eux, le choc a été considérable : « L’industrie du disque ne s’est pas encore complètement remise des bouleversements apportés par le numérique, entre autres en raison du piratage, explique Jonathan Roberge. C’est une filière qui est encore à la recherche d’elle-même parce que les modèles économiques sont complètement chamboulés. » Idem pour le domaine de l’édition, qui nage en pleine crise existentielle depuis que les contenus numériques rivalisent avec les contenus papiers, qui constituaient auparavant la norme. « Les gens qui sont les plus novateurs de nos jours sont ceux qui ont compris que l’adaptation est fondamentale et que sans elle, plusieurs entreprises vont simplement mourir de leur belle mort », soutient Jonathan Roberge.

 

Un État à la croisée des chemins

Importants pourvoyeurs culturels, les gouvernements sont eux aussi appelés à s’adapter à cette nouvelle réalité. Car dans un monde où la culture numérique est désormais celle qui domine, ignorer cette nouvelle réalité équivaudrait à jouer à l’autruche – d’autant plus que la jeune génération boude depuis un certain temps un grand pan des représentations culturelles traditionnellement financées par l’État.

 

« Ce n’est pas vrai que les jeunes n’ont plus de culture, nuance Jonathan Roberge, mais c’est vrai que les jeunes ne participent plus de la même manière aux grandes institutions de la culture, comme le théâtre, la danse ou l’opéra. Pourquoi? Parce que la culture numérique a désinstitutionnalisé les contenus et les contenants, et si la tendance se maintient, les grandes institutions vont se vider de leur public. » Dans ce contexte, l’État doit-il forcer les grandes institutions culturelles à prendre elles aussi le virage numérique? « Tout est affaire de légitimité, répond Jonathan Roberge. Une institution qui ne se remet pas en question perd de sa crédibilité et il devient ainsi plus difficile pour l’État de continuer à y consacrer d’importants investissements financiers. »

 

Pendant les années 1990, le Québec a pourtant fait bonne figure en matière de politique numérique. Les pas-si-jeunes internautes se souviendront de la Toile du Québec, un portail qui recensait du contenu typiquement québécois. Or, depuis sa disparition et la montée en puissance des Google de ce monde, le Québec s’est largement fait dépasser par d’autres pays, comme l’Angleterre et même la France, dont les gouvernements ont choisi d’investir massivement dans des sites de diffusion et de promotion de la culture, tels thespace.org et cblog.culture.fr.

 

« L’idée n’est pas simplement d’offrir davantage d’archives, précise Jonathan Roberge. Il faut créer des interfaces qui vont attirer les gens, dans lesquelles ceux-ci vont être capables de se reconnaître, qui vont les intéresser, les intriguer. Ça ne sert à rien de simplement créer du chiffre et du code : il faut trouver la manière de naviguer dans ces contenus. » L’exemple du site anglais thespace.org est particulièrement bien réussi, soutient-il, puisqu’il permet, par exemple, d’assister gratuitement en ligne à un spectacle en plus de pouvoir visionner certains contenus originaux, comme une entrevue avec le metteur en scène, ou encore de clavarder avec un artiste.

Un premier colloque

Pour donner un avant-goût des thématiques de recherche qu’il prévoit approfondir dans les prochaines années, le professeur Jonathan Roberge se prépare à accueillir un colloque qui se tiendra lors du 81e Congrès de l’Acfas les 7 et 8 mai prochain à l’Université Laval, à Québec. Intitulé Nouveaux prescripteurs et transformation des goûts à l’ère numérique : de la quotidienneté au Web 2.0, ce colloque organisé en collaboration avec Guy Bellavance, lui aussi professeur au Centre Urbanisation Culture Société de l’INRS, sera l’occasion pour les spécialistes de se rencontrer afin de réfléchir sur les multiples manières par lesquelles les nouvelles technologies de l’information et de la communication modifient l’accès à des contenus culturels de plus en plus nombreux et variés. Premier évènement du genre tenu par cette toute nouvelle Chaire de recherche du Canada, il donnera le coup d’envoi officiel à des recherches qui s’annoncent déjà extrêmement pertinentes pour nous aider à faire partie de la vague en tirant profit de ces nouveaux courants. ♦

 

Jonathan Roberge est photographié aux Jardins Saint-Roch, parc urbain situé au cœur du quartier des technocultures à Québec

 


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